La « taxe noire » presque 40 années après ! Une perspective pour œuvrer sur les objectifs de développement durable en Afrique subsaharienne

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https://www.lapresse.ca/opinions/201105/09/01-4397615-limmigration-de-travailleurs-temporaires-va-samplifier.php

Les ouest-africains restés en Afrique ont commencé à consommer la « taxe noire » moderne, il y a presque quarante années maintenant.

Après les indépendances des années 60, après le choc pétrolier des années 70, l’Afrique subsaharienne a connu des mouvements migratoires vers l’Europe et vers d’autres pays africains particulièrement importants. Ces mouvements créeront par la suite de nouveaux types de liens entre « ceux partis » et « ceux restés ». Ces liens, pour la plus part, seront des liens de solidarités dont l’analyse sociologique et économique permet d’aborder des problématiques contemporaines assez marquantes, comme cette « taxe » éternelle que « ceux partis » devront payer à « ceux restés ».

Mais alors qu’en est-il de la plus-value individuelle et collective de cette taxe pour les bénéficiaires ?

Qu’est-ce que la « taxe noire » ?

La notion de « black tax » apparait dans « Urban dictionnary »1 sur internet ainsi : » The extra money that black Professionals are excepted to give every month to support their less fortunate family and extended family »2

La notion est également évoquée dans le contexte d’après apartheid en Afrique du sud comme « un héritage de l’apartheid ». Elle permettait surtout d’introduire un questionnement au niveau des jeunes professionnels noirs, à savoir si la « black tax » était » un fardeau ou plutôt une responsabilité » dans la mesure où ils doivent soutenir financièrement la famille.

Nous allons appréhender ici la  » black tax » ou taxe noire comme cette redevance éternelle que « ceux qui sont partis » doivent verser à « ceux qui sont restés ». Elle se caractérise avant tout par sa forme « solidaire », « intra familiale, extra-familiale » et « non engageante ».

Cette taxe renvoie à la pratique selon laquelle tous ceux qui ont été socialisés avec « celui qui est parti » peuvent demander et percevoir une aide financière ou matériel à ce dernier.

La forme « solidaire » de cette taxe est la caractéristique principale. Le terme « solidaire  » renvoie à l’idée d’ « entraide » et de « solidarité ».

L’entraide existe dans cette idée de « taxe noire » par le biais de l’« aide naturelle et gratuite que des personnes se donnent pour surmonter leurs difficultés, faire face aux problèmes auxquels elles sont confrontées dans leur vie »3

Cependant, la « taxe noire » est très souvent conçue dans la pratique comme un « dû banal de solidarité ». C’est ici un premier constat. D’où l’idée de solidarité, qui dans son sens strict, renvoie à une logique de lien social. Ainsi, avec la « taxe noire », on part du postulat qu’à partir du moment où un lien quelconque peut s’établir, on peut créer une relation de réciprocité, de dépendance, mais pas forcément mutuelle.

Cette « taxe » se caractérise également par son caractère « non-engageant ». Il s’agit là, d’un deuxième constat particulièrement intéressant. En effet, à partir du moment, où l’espace de socialisation a permis de justifier une certaine intégration des codes de l’espace par les membres de l’espace, ces dernières (les codes) deviennent communes. Ce qui permet par la suite, à « celui qui est resté » de demander à « celui qui est parti » quelque chose qui va être de l’ordre du dû.

Et c’est là que se situe la problématique la plus importante dans la logique de développement individuel et communautaire.

Le bénéficiaire de la « taxe noire » va disposer très souvent de l’usus, du fructus et de l’abusus sur une somme d’argent ou un bien matériel sans pour autant un engagement de sa part à produire des résultats dans son propre intérêt et celui de la communauté.

La « taxe noire » se reconnaît également par son caractère « familial ou extra-familiale ». C’est bien, ce qui reste tout de même intéressant. Quand on est tributaire de cette taxe, il importe peu que le tributaire et le demandeur aient des liens familiaux. Ce qui importe, c’est le fait de « s’être déjà vu », « c’est le fait d’avoir déjà passé un moment convivial ensemble, comme le thé, ou le mariage de quelqu’un» comme me l’a indiqué un de mes interlocuteurs sur le sujet. La « taxe noire » se construit dans des lieux de socialisation et pendant des moments de socialisation. En outre, le critère du lien de parenté n’est pas forcément une raison.

Convertir la « taxe noire » en plus-value pour le développement individuel et communautaire

Il conviendrait d’abord de noter qu’à l’échelle de notre planète, c’est 800 millions de personnes (familles mais pas que) qui bénéficient d’une aide financière provenant de 200 millions de travailleurs migrants installés en dehors du pays d’origine selon le rapport FIDA 4 de juin 2017 que nous évoquerons par la suite.

Il n’est plus à évoquer l’existence ou l’inexistence de cette « taxe ». De la fin de la colonisation à nos jours, elle a nourri et vêtu des individus et des communautés entières, très souvent dans des situations d’extrême précarité, voire de famine constante.

Alors, peut-on convertir une taxe ayant eu essentiellement, jusque-là pour objectif de faire à des situations de famines et de famine constante, en une taxe qui vise à assurer le développement individuel et collectif ?

Certains diront sans doute qu’il est un peu tard car beaucoup d’efforts ont été fournis par les précédentes vagues de migrants qui vivaient dans des conditions d’accueil particulièrement difficiles. On pourrait également penser que ces efforts financiers pouvaient réduire avec les nouvelles vagues. Mais visiblement non. Car selon un rapport du fonds international de développement agricole (FIDA), « les transferts d’argent des travailleurs migrants vers l’Afrique et à l’intérieur du continent s’élèvent à plus de 65 milliards de dollars  en 2016 »5. Ces transferts ont augmenté de 51 % en seulement 10 ans. Et précisait en outre que d’ici 2020, que les transferts d’argent vont atteindre les 80 milliards de dollars.

Alors, il semble tout à fait possible d’utiliser cette taxe comme il pourrait mieux convenir. C’est-à-dire dans une perspective de politique publique globale de développement durable.

Une convertibilité stratégique de la « taxe noire » dans des domaines clés de développement

La convertibilité de cette taxe comme outil de développement va dépendre encore une fois de la volonté des États. Ils auront finalement le choix de considérer cette « taxe noire », soit comme une aide « invisible » et non impactant. Ce qui est encore globalement le cas en Afrique subsaharienne. Soit comme une réelle possibilité de développement social et économique à échelle des territoires. Le tout accompagné d’un mécanisme opérationnel constitué de structures, de moyens techniques et de suivis.

La manne financière que constitue cette aide est une réelle occasion de travailler sur les objectifs de développement d’autant plus que les prévisions du FIDA assurent d’une augmentation importante du flux des transferts et de l’importance des sommes. On peut donc parler d’un secteur stratégiquement importante à investir.

Certains domaines clés peuvent bénéficier prioritairement de cette taxe une fois convertie. Il s’agit sans doute de l’entrepreneuriat local, soutenu par des institutions de micro finances et de finances communautaires accompagnées pour stabiliser l’exode et de limiter les méfaits d’une immigration illégale de plus en plus malvenue.

Cette possibilité va satisfaire non seulement le besoin de soutien décentralisé des politiques jeunesses de façon décentralisée, mais elle peut également favoriser l’emploi communautaire.

Et au final, il s’agit là d’une réelle occasion de soutenir de collectivités locales, qui ont jusque-là peu de lisibilité sur des possibilités financières en dehors des dotations, c’est le cas notamment du Mali qui entreprendra une nouvelle phase de la décentralisation.

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2Il s’agit donc d’un supplément financier que les actifs noirs envoient chaque mois pour aider la famille proche et élargie, qui ont peu de ressources

4 FIDA Fonds international de développement agricole

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3 réflexions sur “La « taxe noire » presque 40 années après ! Une perspective pour œuvrer sur les objectifs de développement durable en Afrique subsaharienne

  1. Alana Sissoko

    Bravo !
    Enfin un article qui détaille et explique de manière pertinente notre responsabilité en tant que membre de la diaspora africaine. Il est temps que cette aide mensuelle devienne « engageante » pour le/les bénéficiaire(s) en mettant en place un projet qui leur permettra d’avoir une activité lucrative

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Madame Sissoko. Effectivement, il faudrait mieux tendre vers des aides « engageantes » pour les bénéficiaires. Ces aides peuvent être une réelle opportunité économique si elles sont conditionnées à des résultats à impact personnel ou communautaire.

      J'aime

  2. Ping : La « taxe noire » presque 40 années après ! | sahelien.com

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